Avérroes (Ibn Roch) : Comment l’occident découvre Aristote

Je vous propose de découvrir comment les travaux entrepris par le philosophe arabe Avéroes (Abu’l-Walid Muhammad Ibn Rochd) ont permis à l’occident de découvrir l’œuvre d’Aristote. Les travaux d’Avéroes seront traduits en hébreu à Cordoue avant d’être largement diffusés dans les capitales culturelles de l’époque.

Ce transfert du savoir entre orient et occident, opéré il y a maintenant plus de 8 siècles, fait partie des multiples facettes méconnues de la contribution du monde arabo-musulman à la culture occidentale.

Le transfert d’Avéroes
(Extrait de « La langue d’Adam » par Abdelfattah KILITO):

Vers le mois de mars 1199, un cortège funèbre s’ébranla de Marrakech en direction de Cordoue. Durant des jours et des jours, le cortège chemina à travers monts et vallées jusqu’à la Méditerranée puis, ayant franchi le détroit, reprit sa marche lente et pénible jusqu’à la capitale de l’Andalousie. Là on ensevelit un cadavre, celui d’Averroès.

Il s’agissait en fait d’un second enterrement, le maître ayant d’abord été enseveli, quelques mois plus tôt, à Marrakech. Lui qui balançait quant à la résurrection de la chair (Note 1) finit donc exhumé et transporté dans sa ville natale. La décision de le transférer pourrait être interprétée comme un hommage rendu au philosophe, une façon de reconnaître sa valeur, d’honorer sa mémoire. Mais d’un autre point de vue, on pourrait également penser que le cadavre d’Averroès ne fut pas considéré comme une source de bénédictions et de faveurs; on ne le retint pas en terre africaine, on l’expulsa du sud de la Méditerranée, et dans la tombe restée béante, on enterra, dit-on, un saint, Abu l-‘Abbâs as-Sabtî.

Ce n’est pas tout: on se débarrassa aussi, d’une certaine manière, de ses livres. En effet, dans sa progression vers le nord, le cadavre, placé sur l’un des côtés de la monture, était tenu en équilibre par les œuvres mêmes du philosophe. D’un côté le cercueil, de l’autre des brassées de manuscrits. Témoin du transfert, le théosophe Ibn ‘AraM en perpétua le souvenir dans ses Futûhât.

«Lorsque le cercueil qui contenait [les] restes [d’Averroès] eut été chargé au flanc d’une bête de somme, on plaça ses œuvres de l’autre côté pour faire contrepoids. J’étais là debout en arrêt; il y avait avec moi le juriste et lettré Abu I-Husayn Muhammad ibn Jubayr, secrétaire du Sayyid Abû Sa’îd [prince almohade], ainsi que son compagnon Abu l-Hakam ‘Amr ibn as-Sarrâj, le copiste. Alors Abu l-Hakam se tourna vers nous et nous dit: « Vous n’observez- pas ce qui sert de contrepoids au maître Averroès sur sa monture? D’un côté le maître (imâm), de l’autre ses œuvres, les livres composés par lui. « Alors Ibn Jubayr de lui répondre: «Tu dis que je n’observe pas, ô mon enfant? Mais certainement que si. Bénie soit ta langue!» Alors je recueillis en moi [cette phrase d’Abu l-Hakam], pour qu’elle me soit un thème de méditation et de remémoration(Note 2)».

Sur un fond d’amertume et de recueillement, un éloge funèbre d’une discrétion admirable: les trois compagnons, chœur d’une tragédie antique, commentent en quelques mots la vie du philosophe dont ils voient la dépouille défiler devant eux, soutenue par des livres. Vie comblée, vie d’honneurs et de gloire avant la disgrâce des dernières années, le bannissement, les édits ordonnant de brûler les livres de philosophie, la dispersion des disciples et, pire que tout, la férocité des gens du bas peuple chassant ignominieusement Averroès de la grande mosquée de Cordoue. Ensuite, et aussi brusquement que la disgrâce, le retour en grâce, suivi de près par la mort du philosophe (Note 3).

C’est sur cet arrière-plan que se découpe la scène rapportée par Ibn ‘ Arabî. Averroès a été persécuté pour ses opinions et a subi le jugement des hommes. Maintenant il se présente devant le tribunal divin, inanimé, sans défense, sans voix, mais ses livres remplacent le souffle éteint, la voix perdue. Ses œuvres, inscription de son action, de ce à quoi il s’est employé durant sa vie, lui tiennent compagnie (aux dires de ses biographes, il consacrait ses nuits à l’étude, mises à part celle de son mariage et celle de la mort de son père). Mort, il est désormais entre les mains de Dieu; les hommes n’ont plus à se mêler de son destin, ils ont seulement à méditer sur la fragilité du corps, la brièveté de la vie, la vanité du monde, et aussi sur la permanence des «œuvres», témoins de l’usage qui a été fait de la vie, miroirs où le reflet de ce que fut la vie est définitivement fixé. Tout cela est représenté, figuré par la balance qui ne penche ni d’un côté ni de l’autre. Averroès est mis dans la balance: on examine, en comparant, un cadavre et une œuvre.

Il n’est pas indifférent que ce soit Abu l-Hakam, le «copiste», qui ait remarqué l’étrangeté de la scène. C’est du moins lui qui, en une phrase «bien balancée», attire l’attention de ses compagnons sur l’état d’équilibre du cadavre («D’un côté le maître, de l’autre ses œuvres»). Formule décisive, définitive, et cela d’autant plus qu’elle émane d’un personnage dont le nom, ou plutôt le surnom (Abu l-Hakam) est significatif: il est l’arbitre, le juge.

Quant à Ibn Jubayr, il est quelque peu désarçonné, confondu par la remarque du copiste, et sa réaction est de défense: «Tu dis que je n’observe pas, ô mon enfant? Mais certainement que si.» Réponse lourde de sous-entendus : quelques années plus tôt, il avait pris part à la persécution qui s’était abattue sur le philosophe et avait alors composé de nombreux vers sarcastiques, dont voici un échantillon:

«Maintenant Averroès n’est que trop certain
Que ses oeuvres sont des choses pernicieuses.
O toi qui t’es abusé toi-même, regarde
Si tu trouves aujourd’hui un seul homme qui veuille être ton ami (Note 4)».

C’est ce même Ibn Jubayr qui, à présent, «observe» le cortège funèbre du «maître».

Ibn ‘Arabî, pour sa part, ne dit rien, mais il note la belle formule d’Abu l-Hakam; il la recueille pour la méditer et aussi pour la rapporter, la transmettre.

On pourrait rêver indéfiniment sur ce cadavre ambulant retenu de la chute par des livres, par une bibliothèque péripatéticienne. On aura beau scruter les intentions, les intérêts, la vision de chacun des trois compagnons, on n’épuisera pas la portée symbolique de cette scène à coup sûr fascinante. Ni Ibn ‘Arabî, ni Abu 1-Hakam, ni Ibn Jubayr ne pouvaient deviner que le transfert des restes d’Averroès aurait, pour nous, une signification précise: le rejet d’Aristote, le transfert de la philosophie aux Latins. La mort d’Averroès signe pour les Arabes la fin d’une époque, la fin d’une histoire, ou plus exactement son déplacement, car elle se poursuivra au nord, en Europe, où l’averroïsme s’affirmera et sera «l’une des sources les plus puissantes du choc qui va rendre efficace, à Paris, Padoue et Oxford, ce médium de la civilisation européenne: l’Universitas (Note 5) ». Pour nous donc, qui sommes riches d’un savoir amer, les funérailles d’Averroès constituent un moment dans l’histoire de la Méditerranée, un moment où la philosophie est refoulée vers le nord. Ibn ‘Arabî et ses deux compagnons apparaissent alors comme des spectateurs dérisoires d’une scène dont la véritable signification leur échappe.

Le cadavre sera enterré à Cordoue, mais les livres continueront le voyage. Traduits en hébreu, puis en latin, ils marquèrent fortement de leur présence le débat philosophique jusqu’au XVIe siècle. Acte de transfert, de transmission, la traduction répétera la translation des restes d’Averroès. Chez les Latins, celui-ci mènera une vie posthume, il continuera d’être (soit dit en passant, le verbe être n’existe pas en arabe), il aura même un visage, puisqu’il sera représenté dans de nombreuses peintures italiennes (Note 6).

La pensée d’Averroès n’eut pas d’écho notable au sud de la Méditerranée; elle flotta, indécise et incertaine, dans les marges de la culture arabe. Les livres de philosophie furent ainsi expédiés en Andalousie comme un poids mort, une charge inutile, encombrante, juste bonne pour tenir la balance avec un cercueil. Le cadavre chemina donc lentement en direction du nord. Après avoir traversé la Méditerranée, ou le fleuve Achéron, il atteignit les Limbes de Dante, où il se fixa pour l’éternité, en compagnie des patriarches, des justes et de «la gent philosophique». A noter que Dante commence son énumération des philosophes par Aristote, qu’il appelle «le maître des savants», et la termine par «Averroès, qui fît le fameux commentaire».

Dans la paix et le calme des Limbes, loin de la foule déchaînée, Averroès, on peut l’imaginer, aura un entretien infini avec Aristote, et celui-ci ne cessera de s’étonner que son grand commentateur, et les Arabes en général, n’aient pas compris le sens de deux mots grecs, deux mots pourtant simples et familiers. Deux mots dont l’incompréhension a marqué la coupure la plus brutale entre l’Europe et le monde arabe. Quels sont ces deux mots?.

Parmi les œuvres d’Aristote commentées par Averroès, il y avait la Poétique. Averroès connaissait cet ouvrage à travers la traduction arabe d’Abû Bishr Mattâ (Xe siècle), qui s’était appuyé non sur le texte grec, mais sur une traduction syriaque. Or Mattâ, ayant rencontré les mots tragédie et comédie, et trouvant que leur équivalent n’existait pas en arabe, proposa une traduction qui, pendant près de neuf siècles, induisit le monde arabe en erreur. En effet, il traduisit tragédie par panégyrique, c’est-à-dire poème à la louange de quelqu’un (madîh), et comédie par satire, c’est-à-dire poème qui s’attaque à quelqu’un en s’en moquant (hijâ’).

Averroès hérita de cette traduction. Dans son commentaire, il traita de la tragédie et de la comédie comme s’il s’agissait du panégyrique et de la satire, et à cause de cette erreur initiale, il était condamné à se tromper d’un bout à l’autre de son ouvrage, à errer dans un labyrinthe inextricable, sans issue (Note 7). Ignorant tout de la littérature grecque, il entreprit de comprendre la Poétique à travers ce qu’il savait de la littérature arabe. Il était cependant conscient de la résistance que lui opposait le texte d’Aristote. Alors qu’il recherchait, dans la Poétique, «les lois universelles de la poésie, communes à toutes les nations, ou à la plupart (Note 8)», il butait à tout moment sur des usages et des modes propres aux Grecs. Il le reconnaissait lui-même: «Tout cela leur est particulier et son équivalent ne se trouve pas chez nous (Note 9)».

Devant la particularité des Grecs, il était renvoyé à celle des Arabes. Son application pathétique à illustrer Aristote par des vers d’Imru-ul- Qays et de Mutanabbî (ainsi que par des versets du Coran) montre que son horizon était irrémédiablement limité à la poésie arabe et que tout compte fait, une autre poésie était pour lui inconcevable. Le grand transmetteur de la philosophie grecque à l’Occident latin n’avait aucune notion du jeu théâtral. Son commentaire de la Poétique est ainsi basé sur un malentendu tragi-comique, peut- être le plus grand de toute l’histoire littéraire, en tout cas le plus lourd de conséquences.

Aujourd’hui, on se surprend parfois à imaginer ce qu’il en aurait été de la littérature arabe si l’ouvrage d’Aristote avait été «correctement» traduit et si, dans son sillage, l’intérêt s’était porté sur Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane. Certains, nostalgiques inconsolables, se désolent de ne pouvoir refaire l’histoire. Si les Arabes, disent-ils, avaient dès le départ bien lu la Poétique, l’aspect de leur littérature, et même de leur civilisation, aurait été différent, entendez aurait été grec. Or pareille affirmation est non seulement gratuite, mais aussi indigne, parricide même: elle disqualifie la production culturelle arabe, qu’elle considère implicitement comme défectueuse, incomplète, superflue, elle renie purement et simplement dix siècles de littérature arabe.

Dans Ulysse de James Joyce, nous lisons le jugement suivant (à propos de Shakespeare): «Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte)».

On n’a pas fini d’enterrer Averroès.

Source et auteur:

Cet essai est issu de l’ouvrage « La Langue d’Adam » de l’auteur Abdelfatah KILITO.

Abdelfatah KILITO est spécialiste des littératures arabes anciennes, professeur à la faculté de lettres de Rabat (Université Mohammed V), il a enseigné aussi à Paris, Princeton et Harvard.

Pour aller plus loin:

Biographie d’Avéroes sur Wikipédia

Biographie de Abdelfattah Kilito sur Wikipédia

Tu ne parleras pas ma langue sur Amazon.fr

Les Arabes et l’art du récit : Une étrange familiarité sur Amazon.fr

Notes:

(Note 1) Voir Maurice-Ruben Hayoun et Alain de Libéra, Averroès et l’averroïsme, P.U.F., coll. «Que sais- je?», 1991, p. 38-39.

(Note 2) Ibn ‘Arabî, Al-futllliût al-makkiyya, Beyrouth, s.d., 1.1, p. 154. J’emprunte la traduction (que je modifie légèrement) de ce passage à Henry Corbin, L’Imagination créatrice dans le soufisme (TIbn Arabî, Paris, Ed. Flammarion, 19S8, p. 35.

(Note 3) Voir Roger Amaldez, «Ibn Rushd», in Encyclopédie de l’Islam, 2e éd., t III, p. 934.

(4) Je cite ces vers dans la traduction de S. Munk, Mélanges de philosophie juive et arabe, nouv. éd., Paris, Vrin, 1955, p. 427.

(Note 5) Ulysse, Le Livre de Poche, p. 182

(Note 6) Voir Ernest Renan, Averroès et l’averroïsme, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1852, p. 302 sv.

(Note 7) On se reportera au conte de Borges, «La quête d’Averroès», in L’Aleph, Paris, Ed. Gallimard, 1967.

(Note 8) Averroès, Talkhts kitûb Aristutâlis fi-sh~shi’r, in ‘Abdarrahmân Badawî, Fann ash-shi’r, Beyrouth, 2c éd., 1973, p. 201.

(Note 9) ibid p. 246.

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